Lorsque le vice-président américain JD Vance a prononcé son discours à la Conférence de Munich sur la sécurité, accusant les délégués d’ignorer les électeurs et de bafouer la liberté d’expression, il ne se contentait pas de faire fi des gouvernements européens. Il lançait un appel direct aux partis politiques d’extrême droite qui gagnent en puissance sur tout le continent et que la Maison Blanche espère aider à prendre le pouvoir.
Ces partis ont réagi avec joie à l'élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, reconnaissant qu'ils disposent désormais d'un allié extrêmement puissant de l'autre côté de l'Atlantique avec lequel ils peuvent faire avancer un programme réactionnaire déjà largement adopté par les gouvernements européens. Ils s'efforcent de combiner leurs efforts pour déplacer le curseur politique du continent encore plus à droite.
Les 7 et 8 février, le groupe Patriotes pour l'Europe au sein du Parlement européen, qui représente 16 partis nationaux, s'est réuni à Madrid pour un «Sommet des Patriotes», organisé par le parti espagnol Vox, admirateur du dictateur fasciste Francisco Franco, avec 2.000 participants. Le slogan était «Make Europe Great Again» (Rendre sa grandeur à l'Europe), en référence au slogan MAGA de Trump («Make America Great Again»).
Le ton était euphorique. Santiago Abascal, le leader de Vox, a décrit le président américain comme un «compagnon d’armes dans la bataille pour le bien, pour la vérité, le bon sens et la liberté». Pour le premier ministre hongrois Viktor Orbán, «la tornade Trump a changé le monde en deux semaines […] Les gens pensaient que nous représentions le passé; aujourd’hui, tout le monde voit que nous sommes l’avenir».
Marine Le Pen, chef de file du Rassemblement national en France, a déclaré aux délégués: «A un moment, il faut voir ce qui se passe dans le monde aujourd’hui: Milei, Trump, Orban, Meloni, notre parti allié autrichien est en tête, nous sommes en tête, nos amis flamands sont en tête. Il faut analyser cela, et je crois que c’est une forme de renaissance à laquelle on assiste.»
Dans d’autres commentaires, Le Pen s’est montré plus direct quant à la «renaissance» qu’ils ont en tête, appelant à une nouvelle «Reconquista» de l’Europe, faisant référence aux campagnes médiévales menées par les monarques chrétiens contre les royaumes musulmans en Espagne.
Plusieurs intervenants ont fait la même référence. Geert Wilders, le chef du Parti néerlandais pour la liberté, a loué les «vaillants chevaliers espagnols» qui «ont été les premiers à faire reculer l’islam». Abascal les a qualifiés de «mur de l’Europe contre l’avancée de l’islamisme. Nous sommes prêts à redevenir ce mur».
Orbán a exigé que « tous les pouvoirs de l’État défendent la culture chrétienne». André Ventura, chef du parti Chega au Portugal, a déclaré: «Nous devons faire ce que Trump nous a dit : lutter, lutter, lutter. Nous devons reconquérir une Europe qui est la nôtre et qui nous appartient. Une Europe chrétienne.»
L’appel à la violence est évident. Il s’agit d’une approbation de la théorie fasciste du complot du Grand Remplacement, qui prétend que les Européens blancs sont délibérément remplacés par des non-blancs, principalement des musulmans. Dans ses versions la plus infâme, cette théorie est couplée à des allégations selon lesquelles le remplacement est orchestré par les Juifs. Il convient de noter dans ce contexte que l’un des actes les plus horribles de la Reconquista a été l’expulsion de centaines de milliers de Juifs d’Espagne.
Les principaux axes politiques étaient l’opposition à l’immigration et l’autre bête noire de la droite, la lutte contre le changement climatique. Marine Le Pen a déclaré: «La politique migratoire est hors de contrôle et le gouffre sans fond de l’immigration vide nos caisses et remplit nos prisons.» Orbán a parlé des «migrants illégaux» qui «envahissent» l’Europe et Wilders a établi à plusieurs reprises des liens sans fondement entre les migrants, «légaux» ou non, et la criminalité.
Marine Le Pen a également dénoncé «cette absurdité du Green Deal, cette folie furieuse du Green Deal». Le Tchèque Andrej Babis a déclaré: «Le Green Deal est mort. Il ne peut être ni réformé ni amélioré.»
Les mêmes thèmes ont été abordés lors d’une conférence de l’Alliance pour une citoyenneté responsable, fondée par l’universitaire charlatan canadien et influenceur de droite Jordan Peterson, qui s’est tenue à Londres cette semaine. L’événement a été soutenu par Paul Marshall, gestionnaire de fonds spéculatifs multimillionnaire et copropriétaire de GB News, et par Legatum, une société d’investissement privée basée à Dubaï.
Kemi Badenoch, leader du parti conservateur de l'opposition britannique, et Nigel Farage, leader de Reform UK, qui tient tête aux conservateurs dans les sondages, ont tous deux fait des apparitions: Badenoch a prononcé un discours et Farage s'est entretenu avec Peterson.

Badenoch a affirmé que «la civilisation occidentale est en crise» et fait face à des «menaces existentielles», qu’elle a identifiées comme «le véritable poison du progressisme de gauche» et une naïveté «sur des questions allant du zéro net [CO2] à l’immigration, nous affaiblissant et renforçant nos concurrents».
Farage a déploré que «nous avons en quelque sorte oublié que ce qui sous-tend tout, c'est notre culture judéo-chrétienne, et c'est par là que nous devons commencer», attaquant une prétendue «immigration de masse à une échelle jusqu'ici jamais imaginée» et affirmant que «nous avons besoin de taux de natalité plus élevés». Poussé par une série de commentaires provocateurs et ignorants de Peterson, il a ajouté une condamnation du «zéro net» et de «l'hystérie du dioxyde de carbone».
Au pouvoir dans certains pays et en concurrence sérieuse dans d’autres, ces organisations ont été renforcées par des décennies de trahisons de la classe ouvrière perpétrées par les syndicats et les partis «sociaux-démocrates». Elles ont adopté une posture anti-establishment, abordant les nombreuses revendications socio-économiques des travailleurs et des jeunes, ignorées pendant des décennies, mais en les formulant dans des termes de droite et sans liens de classe.
Le programme qu’ils proposent dans chaque pays est une version locale de «l’Amérique d’abord», qui prétend profiter aux populations autochtones en privant de ressources et en attaquant les étrangers et les engagements dans des programmes internationaux. Ce discours populiste nationaliste est utilisé pour introduire de façon masquée un programme économique encore plus anti-ouvrier que celui actuellement en vigueur.
Dans le même souffle, Badenoch a déclaré: «L’immigration est bien trop importante. Nous ne pouvons pas soutenir tous ceux qui souhaitent venir dans notre pays. Le peuple britannique doit passer en premier. Nous ne pouvons pas continuer à accumuler des dettes pour nos enfants. Nous avons besoin d’un gouvernement plus petit et de dépenses plus judicieuses. Le monde ne doit la vie à personne. Des millions de personnes ne peuvent pas se contenter de vivre de l’aide sociale et espérer être payées pour cela.»
Les attaques contre les migrants sont partout et constituent toujours une attaque contre la classe ouvrière et ses droits sociaux. Ce qui est dit aujourd’hui contre les «étrangers» sera dit demain contre les «profiteurs» nés aux États-Unis et après-demain contre tous les pauvres «indignes». Tout cela pour détourner l’attention de ce qui vide réellement les ressources: à savoir les multimillionnaires et milliardaires ultra-riches, qui récoltent les dividendes, les loyers et les primes grâce à l’exploitation de tous les travailleurs.
Abascal, minimisant les tarifs douaniers de Trump contre l'Union européenne, a déclaré lors de la conférence de Madrid: «Le tarif exorbitant c’est le Pacte vert et les taxes confiscatoires de Bruxelles et des gouvernements socialistes à travers l'Europe», soulignant que les attaques contre l'action climatique ont la même logique anti-ouvrière.
De la même manière que l’extrême droite est alimentée par les politiques anti-migrants des partis officiels, elle bénéficie de l’hypocrisie évidente de la politique climatique libérale, qui subordonne toute préoccupation pour la stabilité écologique de la société humaine aux exigences des super-riches tout en faisant supporter à la classe ouvrière le coût d’actions largement symboliques.
L’alternative présentée par l’extrême droite est d’ouvrir les robinets, en augmentant les profits du lobby des énergies fossiles et de ses bailleurs de fonds, ainsi que la pollution et les conditions météorologiques extrêmes dont les conséquences frappent le plus durement les plus pauvres partout.
Les attaques contre les migrants sont en partie motivées par le besoin de diaboliser et d’exclure le nombre croissant de personnes déracinées à l’échelle mondiale par ces catastrophes.
Dans le monde globalisé et interconnecté d’aujourd’hui, confronté à des crises d’ampleur planétaire, le programme nationaliste est plus que jamais une arme aux mains des capitalistes contre la classe ouvrière. Il cherche à couper les travailleurs de la source de leur force en tant que membres d’une classe internationale; il s’agit d’une politique de division pour mieux régner, qui subordonne les intérêts des travailleurs à ceux de «la nation» – un euphémisme pour désigner les super-riches.
Il est tout à fait possible d'assurer à tous les travailleurs des moyens de subsistance suffisants et pérenne, compte tenu des ressources dont dispose la société. Le problème est le monopole de ces ressources détenu par une petite oligarchie de milliardaires et de multimillionnaires, qui les utilisent dans une concurrence de plus en plus corrosive pour le profit privé, détruisant ainsi la vie des travailleurs et la capacité de la planète à les soutenir.
Il ne peut être mis fin à ces inégalités déchirantes que par un mouvement révolutionnaire mondial visant non pas à garantir la «souveraineté» des États-nations, mais un socialisme mondial: une fédération internationale gérée démocratiquement pour répondre aux besoins humains.
(Article paru en anglais 23 février 2025)