Les camionneurs espagnols en grève rejettent l’offre de renflouement inadéquate de l’État

Des dizaines de milliers de camionneurs espagnols, en grève nationale illimitée depuis deux semaines contre la hausse des prix du carburant, ont rejeté hier une proposition d’accord. Ils maintiennent la grève dans les principaux ports et installations industrielles d’Espagne. Cela entraîne la fermeture des usines qui ne peuvent plus obtenir de pièces détachées et limite l’approvisionnement des supermarchés.

Le Premier ministre social-démocrate, Pedro Sanchez, a proposé une enveloppe de 16 milliards d’euros sous forme de prêts garantis par l’État. Il a détaillé son plan lors d’un forum d’affaires qui réunissait des sociétés cotées à l’IBEX-35, après que les milieux financiers espagnols aient demandé instamment la fin de la grève. Il a promis de discuter aujourd’hui, au sein de son cabinet, d’un plan qui vise à débloquer «environ 6,0 milliards d’euros en aides directes; et en réductions d’impôts et 10 milliards d’euros de prêts garantis par l’État pour amortir l’impact de la crise sur les familles et les entreprises».

Des camions se rassemblent pour protester contre le prix élevé du carburant dans les banlieues de Madrid, en Espagne, jeudi 24 mars 2022. (AP Photo/Manu Fernandez)

Il s’agit d’une mesure temporaire qui ne compensera que partiellement l’explosion des prix du carburant. Elle doit rester en place jusqu’au 30 juin. Elle va entraîner «une réduction minimale de 20 centimes par litre de carburant», a précisé Sanchez, 15 centimes de cette réduction seront financés par l’État et 5 centimes par les compagnies pétrolières. Lundi, les prix moyens de l’essence en Espagne se situaient entre 1,84 et 1,98 euro par litre, tandis que le diesel se situait entre 1,86 et 1,95 euro.

Transport, l’association des petites entreprises de camionnage et des camionneurs indépendants qui a appelé à la grève, a publié une déclaration qui rejette le paquet de mesures comme étant inadéquat. Transport exige une loi qui garantisse que leurs clients ne puissent pas les forcer à opérer à perte. «L’analyse de la situation actuelle dans les transports est que, pour l’instant, nous sommes bien plus mal lotis en travaillant qu’en faisant grève. Le carburant est cher et devrait augmenter bien davantage», a déclaré Transport, ajoutant: «Nous allons continuer jusqu’au bout».

Les mesures proposées par Sanchez ne répondent pas aux préoccupations des camionneurs et ne s’attaquent pas aux causes sous-jacentes des hausses de prix qui dévastent les travailleurs en Espagne et dans le monde. Les prix du carburant, des denrées alimentaires et d’autres produits de base ont bondi. Cette inflation s’alimente par la désorganisation des chaînes d’approvisionnement et l’impression massive de monnaie par les banques centrales, notamment pendant la pandémie de COVID-19. La politique de l’OTAN, qui consiste à exclure le pétrole, le gaz et les céréales russes des marchés mondiaux dans le cadre de la guerre de l’OTAN contre la Russie en Ukraine, accélère encore la flambée des prix.

La vice-première ministre et ministre du Travail, Yolanda Diaz, qui est aussi la chef du parti Podemos, a salué la proposition de Sanchez à l’IBEX-35. Elle a dit: «Cette situation est absolument exceptionnelle et les mesures que nous prenons vont, je pense, nous offrir une issue à cette énorme crise». En réalité, le paquet de mesures de Sanchez ne vise ni à redistribuer les milliers de milliards d’euros remis aux classes d’investisseurs ces dernières années, ni à mettre fin au danger croissant d’une guerre mondiale qui éclaterait en Europe.

Avec son paquet de 16 milliards d’euros, le gouvernement de coalition Parti socialiste (PSOE) — Podemos de Sanchez espère mettre fin à la grève, qu’il n’a pas réussi à étouffer, malgré une mobilisation massive de 23.000 policiers antiémeute. Ceci alors que le gouvernement n’a mis fin à aucune de ses politiques anti-ouvrières qui visent à enrichir l’aristocratie financière.

Ce ne sont pas les grévistes qui ont réclamé le paquet de mesures de Sanchez, mais les grandes entreprises espagnoles. Ce que demandent les grévistes, c’est une protection juridique pour éviter d’être contraints d’opérer à perte en raison du prix élevé du carburant. La semaine dernière, la Confédération espagnole des organisations d’entreprises (CEOE) a lancé un avertissement qui demandait une action urgente pour mettre fin à la grève. Sinon, le CEOE avertit que la grève causera des dommages encore plus importants à leurs bénéfices et provoquera une éruption incontrôlable de grèves et de protestations.

«Dans cette situation», écrit la CEOE dans un communiqué, «la clameur des entreprises et de la société menace d’éclater face à l’inaction politique. (…) Il est difficile de comprendre pourquoi on n’a pas pris des mesures plus rapidement face aux pénuries d’approvisionnement et pour aider ceux qui n’ont pas pu maintenir leurs entreprises actives à cause de la grève».

Les déclarations de la CEOE et du PSOE de Sanchez qui demandent la fin de la grève ont été reprises par les bureaucraties syndicales, qui ont dénoncé la grève des camionneurs comme illégale, et par le parti «populiste de gauche» Podemos, qui a qualifié les camionneurs de fascistes.

Hier, le porte-parole parlementaire de Podemos, Pablo Echenique, a de nouveau attaqué Transport. Il a affirmé que la grève aurait dû prendre fin après que l’État eut conclu un accord avec les grandes entreprises de camionnage.

«Le plus raisonnable serait de mettre fin aux grèves», après l’accord conclu par le gouvernement PSOE-Podemos avec la Confédération nationale des transports routiers (CNTC), représentant les grandes entreprises, a-t-il déclaré. Il a ajouté que «le porte-parole de l’association Transport qui a mené la grève est un homme de Vox», le principal parti néo-fasciste d’Espagne, ignorant ainsi les déclarations répétées du porte-parole du Transport, Manuel Fernandez, selon lesquelles il n’a aucune affiliation politique.

Les syndicats espagnols se sont efforcés d’isoler la grève des camionneurs et ont refusé de mobiliser les travailleurs pour les défendre. Le syndicat stalinien des Commissions ouvrières (CCOO) a déclaré que le gouvernement «doit prendre des mesures pour sortir de cette situation [d’] un énorme conflit dans un secteur comme la logistique». Il a ajouté que «d’une certaine manière, nous devons sortir de cette impasse».

Alors que Transport négocie aujourd’hui avec le gouvernement PSOE-Podemos, les sources de presse à travers l’Espagne insistent sur le fait que la grève est pratiquement terminée. L’agence de presse Europa Press a écrit: «Selon les rapports de diverses sources du secteur, tant de la direction que des syndicats, l’activité de ce week-end a été à 97 pour cent de la normale et les ports sont revenus à la normale…»

En réalité, les rapports de la presse locale et les déclarations des camionneurs en grève montrent clairement que la grève se poursuit bel et bien. Elle a un large impact sur les ports, les supermarchés et les usines:

  • Le port de Valence a déclaré que le niveau de congestion est «très élevé» en raison de la grève des camionneurs, puisque seulement 30 pour cent du nombre normal de camions y circulent encore. L’autorité portuaire a été contrainte de «stopper» l’entrée des conteneurs de transport dans le port. Le président de l’Association des transports portuaires (Asotranport), Álvaro Ortiz, a indiqué hier que quelque 2.000 camions étaient immobilisés depuis tôt le matin dans le port de Valence.
  • Dans le port de Barcelone, les camionneurs ont confirmé à la presse qu’ils poursuivaient la grève et qu’ils prévoyaient de bloquer les infrastructures portuaires dans les jours à venir, malgré les opérations de la police qui ont précédemment écrasé des piquets de grève devant les installations portuaires et de transport de nourriture de la ville.
  • Dans le port de Bilbao, 450 des quelque 700 camions qui travaillent au déchargement et au transport des conteneurs étaient en grève et ont rejeté une offre inadéquate d’amélioration des conditions de la part des autorités portuaires. «Personne ne veut travailler à perte», a déclaré l’association Transport.
  • On a signalé d’autres actions de débrayage en Galice et dans les îles Canaries. Le coordinateur régional des transports dans la région des Asturies, José Fernández, a également démenti les informations selon lesquelles la grève s’affaiblit dans cette région et a déclaré qu’elle se poursuivait en raison d’un «manque de volonté politique» de la part du gouvernement pour résoudre les problèmes à l’origine de la grève.

En même temps, le gouvernement PSOE-Podemos intensifie la répression de la grève par les dizaines de milliers de policiers qu’il a mobilisés contre les camionneurs. À la fin de la semaine dernière, le ministère espagnol de l’Intérieur a indiqué que 67 camionneurs avaient été emprisonnés et que des unités de police avaient escorté 6.969 convois de camions conduits par des chauffeurs briseurs de grève. Toutefois, certains éléments indiquent que ce chiffre pourrait être largement sous-estimé. Les autorités régionales de Castilla y Leon ont déclaré que 40 camionneurs avaient été arrêtés et 6.000 camions escortés dans leur seule région.

La question décisive est maintenant la mobilisation de couches plus larges de la classe ouvrière pour défendre les camionneurs contre les politiques réactionnaires du gouvernement PSOE-Podemos et de l’alliance de l’OTAN.

(Article paru d’abord en anglais le 29 mars 2022)

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