Durant le week-end, British Airways a
annoncé qu’elle reverrait sa politique concernant les uniformes. Cette annonce
a été faite après une campagne hystérique orchestrée par des sections des
médias, des politiciens, des évêques et des groupes chrétiens, en appui à une
employée de chez British Airways qui insistait sur son droit à montrer son
collier arborant une croix au travail.
Le cas de l’employée de British Airways
Nadia Eweida a été présenté par le Daily Mail, le Times et
d’autres médias comme une question de liberté religieuse. Mais le droit
d’Eweida de porter une croix chrétienne n’a jamais été remis en question. British
Airways déclare que les bijoux peuvent être portés sous les uniformes des
employés. Il en est ainsi pour des raisons de sécurité puisqu’un collier,
particulièrement pour les personnes qui comme Eweida travaillent au comptoir
d’enregistrement, peut se prendre dans la courroie des convoyeurs.
Eweida a insisté que « Le personnel
musulman est autorisé à porter le foulard ; les sikhs peuvent porter le
turban et le bracelet… La Grande-Bretagne est un pays chrétien. Il apprécie la
tolérance et la compassion. Mais dans les appels au respect de la croyance des
autres, les besoins de la majorité semblent avoir été oubliés. »
Une déclaration de la société a expliqué
que « La politique n’interdit pas au personnel de porter la croix. Il y
est énoncé que la bijouterie personnelle, y compris les croix, peut être
portée, mais sous l’uniforme. D’autres sociétés aériennes ont la même
politique.
« La politique reconnaît qu’il n’est
pas pratique que certains symboles religieux, tels les turbans et les hidjabs,
soient portés sous l’uniforme. Il est ici question seulement de praticabilité.
Il n’y a pas de discrimination entre les fois. »
Toutefois, Eweida a insisté pour que son
collier soit visible parce que « Jésus doit être glorifié ». Plus tôt
ce mois, elle a été retirée du travail et a fait porté la question du code
d’habillement de British Airways devant les cours et a perdu.
British Airways lui a demandé de revenir au
travail, insistant qu’aucune mesure disciplinaire ne serait prise et qu’un
poste ne demandant pas d’uniforme lui permettant de porter librement sa croix
lui serait offert. Eweida a refusé cette offre tout comme la proposition
subséquente de British Airways qu’elle porte un écusson avec une croix chrétienne
sur son revers de veston.
Le cas d’Eweida a été suivi par les médias
de droite, qui ont accusé British Airways de se prosterner devant le
multiculturalisme en faisant de la « discrimination » en faveur des
minorités ethniques ou/et en tentant d’imposer le « sécularisme ». Un
certain nombre de ministres du gouvernement et de dirigeants de l’Eglise ainsi
qu’environ cent membres du Parlement de tous les partis se sont joints à cette
campagne en signant une motion de la Chambre des communes condamnant la
société.
On applique clairement un double standard
ici. Dans les derniers mois, il y a eu une campagne bruyante par les mêmes
organes de presse et politiciens contre le port du voile total pour la femme
musulmane. Le 24 novembre, Aicha Azmi, une adjointe à l’enseignement musulmane
qui avait été suspendue pour avoir refusé de retirer son voile en classe a été
congédiée par l’école de l’Eglise d’Angleterre qui l’employait. Il n’y a pas eu
de campagne dans les médias pour défendre le droit d’Azmi à la liberté
religieuse.
Parmi ceux qui dénoncent British Airways et
qui demandent un traitement « égal » pour toutes les religions, on
trouve le ministre gouvernemental Jack Straw. Le mois dernier, il a écrit un
article de journal dans lequel il se plaignait qu’une femme portant le voile le
rendait « inconfortable » et défendait sa décision de demander aux
gens de la circonscription qu’il représente de retirer leur voile en sa
présence.
L’hypocrisie de Straw n’est pas un cas
unique, loin de là. La députée conservatrice Ann Widdecombe s’est plainte que
les chrétiens étaient « persécutés », une plainte qui a été reprise
par une vingtaine d’évêques de l’Eglise d’Angleterre. L’évêque de Londres, le
révérend Richard Chartres, a dit que les gestes de British Airways
suggéraient que « la foi historique de la majorité est
traitée avec plus de manque respect que les autres ».
Ces déclarations dans un pays où l’Eglise d’Angleterre
est la religion d’Etat établie et où les évêques ont un siège à la Chambre des
Lords, la deuxième chambre de Grande-Bretagne, sont perverses. Un rapport réalisé
par des commissaires de l’Eglise sur l’état financier de l’Eglise d’Angleterre
publié en avril dernier a révélé qu’elle possédait 120 000 acres dans les
régions rurales seulement, de grands terrains dans les villes et les cités de
tout le pays et de grands intérêts dans le fonds immobilier d’ING en Europe
centrale.
Tout de même, l’Eglise sent que son statut
privilégié est menacé. Même si l’on décrit la Grande-Bretagne comme un
« pays chrétien », seulement 6 pour cent de la population vont à
l’église et un seul mariage sur trois se déroule à l’église. Un sondage mené
par l’Association humaniste britannique a découvert que 62 pour cent des
répondants étaient d’accord sur le fait que « les preuves scientifiques et
autres constituaient la meilleure façon de comprendre l’univers »,
comparativement à 22 pour cent qui croyaient que « les croyances
religieuses sont nécessaires pour comprendre complètement l’univers ».
Une très grande majorité de la population s’oppose
à un appui gouvernemental aux écoles confessionnelles, qui sont pour la plupart
chrétiennes. Sur les questions de l’homosexualité et de l’avortement, l’opinion
populaire est en désaccord avec l’orthodoxie religieuse. En effet, l’Eglise est
contrariée par le fait qu’elle pourrait avoir maille à partir avec une loi
égalitaire qui rendrait illégale la discrimination basée sur le sexe ou
l’orientation sexuelle.
James Harding a déclaré dans le Times
que l’on « pouvait comprendre la perplexité et la frustration de British
Airways à propos du tollé » provoqué par son code vestimentaire. Il a
toutefois conclu que la compagnie aérienne était en tort pour ne pas avoir
reconnu qu’il y avait « de plus en plus de chrétiens qui se sentaient
menacés par la laïcité ». C’est pour combattre cette menace, a-t-il
poursuivi, que « les chrétiens, et en particulier les évangéliques,
adoptent les habitudes d’activisme d’autres communautés religieuses ».
Un exemple des « habitudes
d’activisme » citées par Harding est fourni par un rapport publié par
l’Alliance évangélique. Ce dernier est intitulé « La foi et la
Nation » et parmi ceux ayant participé à sa production se trouvent le
député conservateur sir Brian Mawhinney, le député travailliste Andy Reed et le
député libéral-démocrate Steve Webb.
Le but de ce rapport est de défendre les
« valeurs traditionnelles judéo-chrétiennes » dans des conditions où
« Les traditions héritées de la chrétienté... apparaissent anachroniques
par rapport à la majorité de la population. »
Il met en garde le gouvernement que toute
tentative visant à bannir le prosélytisme par des organismes chrétiens financés
par les fonds publics serait « perçue par les chrétiens comme la
propagation du mal auquel on doit répliquer par des actes délibérés de résistance ».
Il poursuit en affirmant qu’une telle résistance, si nécessaire, pourrait
« prendre la forme de résistance active à l’Etat. Cela pourrait impliquer
une désobéissance à la loi : désobéissance civile par une résistance
sélective non violente, ou bien, ultimement, une révolution violente. »
L’Alliance, qui a appuyé Eweida, fait
campagne pour que le gouvernement dispense les organisations chrétiennes de
l’obligation de se conformer à la loi sur les droits des homosexuels et elle s’est
opposé à toute mesure qui réduirait le rôle des évêques dans la Chambre des Lords
sur la base qu’elle « enverrait un mauvais message sur le rôle de la
religion dans la vie publique ».
Les groupes chrétiens se sont aussi élevés
contre la nouvelle Loi sur les organismes de bienfaisance du gouvernement,
selon laquelle les organismes de charité religieux doivent justifier leur
« bienfait public ». Malgré le fait que le gouvernement assure qu’un
organisme de charité religieux ne sera pas interdit pour sa position sur la
moralité sexuelle, l’Institut chrétien se plaint que la loi pourrait entraîner
des contestations de la part de « laïques » qui argumenteraient que
« des groupes ou des organismes de charité qui s’en tiennent à la foi
traditionnelle chrétienne sur les questions de l’avortement et de la sexualité
humaine » ne représenteraient pas l’intérêt public.
Une compagnie de télévision a fait ensuite
venir Eweida aux Etats-Unis afin de susciter l’appui pour sa cause parmi les
groupes fondamentalistes chrétiens américains. Pour son appel contre le code
vestimentaire de British Airways, elle a engagé les services de l’avocat Paul
Diamond, qui a défendu à plusieurs reprises des causes anti-avortement. En
2002, il a représenté la Christian Fellowship School à Merseyside qui
tentait de renverser une loi interdisant le châtiment corporel dans les écoles.
En cour d’appel, il a soutenu : « C’est un principe central de la
religion chrétienne que l’humanité est née avec un coeur enclin à toutes sortes
de maux. La discipline dans le contexte de l’éducation est donc
essentielle. »
Les causes de « liberté
religieuse » sont défendues par l’Institut chrétien, qui croit au
« retour glorieux, personnel et visible du Seigneur Jésus Christ pour
ressusciter les morts et apporter le salut et le jugement dernier. Les pécheurs
subiront la punition éternelle. Dieu établira son royaume lorsqu’il créera de
nouveaux cieux et une nouvelle terre délivrée du mal, de la souffrance et de la
mort, dans sa gloire éternelle. »
Le front commun de sections des médias et
de l’establishment politique avec de tels groupes est une tentative visant à
empoisonner l’atmosphère politique. Son but est de détourner l’attention de la
crise sociale à laquelle font face des millions de travailleurs ainsi que du
fiasco militaire des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne en Irak et en
Afghanistan. Sous le mot d’ordre « d’identité culturelle », le
nationalisme, le racisme et toutes sortes de préjugés et d’éléments arriérés
sont défendus comme la base idéologique pour une offensive renouvelée contre
les droits démocratiques, y compris les attaques contre les minorités
ethniques, ainsi qu’une justification pour d’autres guerres d’agression
impérialistes.
La croisade au nom de Eweida s’est
intensifiée d’un cran vendredi lors de l’annonce par l’archevêque de Canterbury
Rowan Williams — dirigeant de l’Eglise d’Angleterre et de la Communion
anglicane mondiale — selon laquelle il avait commencé à consulter pour un
possible désinvestissement de l’Eglise et de ses parts de 10,25 millions £ dans
British Airways.
Cette annonce suivait une rencontre entre
Williams et le pape Benoît XVI à Rome. Selon le Guardian, le but de
leurs échanges était d’établir « un objectif commun pour le christianisme,
la capacité de s’exprimer d’une seule voix sur les grandes questions actuelles.
Dans un monde laïc, ce que partagent les anglicans et les catholiques est plus
grand que ce qui les divise. »
Le pape, qui a des liens étroits avec les
factions ultra-conservatrices au sein de l’Eglise catholique, a été clair sur
son intention d’utiliser l’influence du Vatican pour faire la promotion des
forces les plus réactionnaires en Europe et pour s’opposer à la séparation de l’Eglise
et de l’Etat. Dans un discours provocateur à l'université de Ratisbonne en Allemagne qu’il a prononcé en septembre dernier, il a opposé une
chrétienté « raisonnable » à un islam irrationnel et violent.
Pour certains membres des médias, l’intervention
de Williams était trop peu trop tard. Au sein de la droite, Williams est perçu
comme étant trop « gentil » pour mener le genre de lutte idéologique qu’a
signalée le pape Benoît dans son discours.
Dans le Daily Telegraph, Damian
Thopson a déclaré que « Les jours de l’archevêque sont comptés » et a
noté que sur les sites web portant sur la théologie, on discute ouvertement de
la possibilité que Williams soit forcé de démissionner de sa position.
Le favori pour le remplacer est John
Sentamu, né en Ouganda, l’archevêque de York. Le premier archevêque noir de Grande-Bretagne
et deuxième dans la hiérarchie de l’Eglise d’Angleterre, l’an dernier il a
dénoncé le multiculturalisme et appelé pour que les Anglais redécouvrent leur
identité culturelle.
Dans son premier discours devant la Chambre
des Lords plus tôt ce mois, il a défendu le rôle de la chrétienté dans la loi
anglaise, déclarant que « La séparation de la loi d’avec la moralité et de
la religion est allée trop loin. » Dans l’affaire British Airways, il a
demandé que la société « étudie l’histoire du pays qu’elle représente,
dont la culture, les lois, l’héritage et la tradition doivent tant au symbole même
qu’ils veulent bannir ».
L’intervention de Sentamu lui a valu les
louanges du Sunday Times, qui l’a décrit comme le « champion de la
chrétienté » et comme le « nouveau dirigeant de l’Eglise d’Angleterre
qui se tiendra debout en face des attaques sur la culture chrétienne ».
(Article original paru en anglais le 28
novembre 2006)