Des millions de travailleurs à travers le Canada luttent pour faire face à la flambée des prix, à l’imminence d’une huitième vague de la pandémie de COVID-19 produite par la politique des profits avant les vies de la classe dirigeante, et à la menace imminente d’une troisième guerre mondiale déclenchée par la guerre par procuration entre les États-Unis, l’OTAN et la Russie, dans laquelle l’impérialisme canadien joue un rôle de premier plan. Pourtant, si l’on devait fonder son jugement sur ce qui trouble les médias bourgeois, les champions de la classe moyenne supérieure de la politique identitaire et leurs partisans au sein de l’oligarchie financière milliardaire du Canada, on devrait conclure que le licenciement de Lisa LaFlamme, 58 ans, de son poste de présentatrice en chef de l’émission de soirée «National News» de la chaîne de télévision privée canadienne CTV est l’injustice la plus flagrante de notre époque.
La société mère de CTV, Bell Media, a effectivement admis dans une série de communications maladroites que le licenciement de LaFlamme le mois dernier était basé sur des critères et des préoccupations superficielles, y compris peut-être son âge, son apparence et son «identité» de genre. LaFlamme a cessé de se teindre les cheveux pendant la pandémie, de la même manière que certains hommes professionnels ont laissé pousser leurs cheveux ou leur barbe. Son patron, Michael Melling, a envoyé un mémo demandant «qui avait approuvé la décision de laisser les cheveux de Lisa devenir gris?», notant sur le plateau qu’ils «semblaient violets» sous l’éclairage du studio. À la suite des dénonciations furieuses de «sexisme» et d’«âgisme» par les partisans de LaFlamme, Bell Media a répondu par une déclaration anodine selon laquelle «elle avait décidé de prendre une autre direction» en choisissant un homme musulman plus jeune, Omar Sachedina.
Il n’est pas surprenant que LaFlamme soit licenciée sur la base des mêmes critères d’audience superficielle et surtout de profit sur lesquels elle a été embauchée il y a vingt ans. Les informations radiodiffusées relèvent plus du show-business que du véritable journalisme. Les décisions concernant l’embauche et le licenciement de propagandistes de la classe dirigeante – car c’est ce que sont LaFlamme et son remplaçant – sont invariablement prises sur une base très impressionniste liée à la personnalité (apparence, charme, passion personnelle et sérieux ou manque de sérieux) du présentateur/de la «vedette» de l’émission et à l’image que le réseau veut projeter. En ce qui concerne ce dernier point, le genre et l’identité raciale et ethnique sont devenus des critères de sélection de plus en plus importants.
Cependant, l’échange d’une «identité» contre une autre devant les caméras d’une salle de nouvelles dirigée par le patronat a, dans le cas de LaFlamme, déclenché un tollé moral de la part des hystériques de la classe moyenne supérieure en matière de race et de genre qui hantent le monde universitaire, les commentateurs et les niveaux de gestion du capitalisme. Dans le licenciement de LaFlamme, ces éléments voient une ombre portée sur leur propre chemin vers le pot d’or au bout de l’arc-en-ciel. Embaucher ou licencier sur la base de l’identité est une abomination – à moins qu’eux-mêmes ou un de leurs semblables obtiennent le poste.
Le samedi 27 août, deux pages de la première section du Globe and Mail, le soi-disant journal de référence du Canada, ont été consacrées à une «lettre ouverte» adressée à Bell Media, dans laquelle on affirmait que le congédiement de LaFlamme «a frappé au cœur de ... ce que nous sommes en tant que Canadiens» et on demandait à la société multimilliardaire de «corriger la situation» pour sa présentatrice congédiée. La «lettre ouverte» a été signée non seulement par les suspects habituels, comme la chroniqueuse du Toronto Star Rosie DiManno et la chanteuse country Jan Arden, mais aussi par des membres éminents de l’establishment politique et de l’oligarchie financière canadiens. Parmi eux, citons: Lloyd Axworthy, ancien ministre des Affaires étrangères et principal architecte de la doctrine impérialiste des «droits de l’homme» et de la «responsabilité de protéger»; Maureen McTeer, l’épouse de l’ancien premier ministre conservateur Joe Clark; et l’ancienne première ministre de l’Ontario Kathleen Wynne.
Attestant du rôle crucial que joue désormais la politique identitaire dans la politique de la classe dirigeante, notamment en fournissant une couverture politique aux intrigues et aux guerres de l’impérialisme canadien, plusieurs milliardaires, tels que Heather Reisman, directrice générale de la chaîne de magasins Indigo, et Jim Balsillie, cofondateur de Blackberry, ont signé la «lettre ouverte». La lettre se termine par une note indiquant que sa publication, qui a dû coûter des dizaines, voire des centaines de milliers de dollars, «a été rendue possible par la générosité» de Margaret Norrie McCain et Eleanor McCain, respectivement veuve et fille du fondateur de l’empire McCain Foods, Wallace McCain.
Outre la lettre ouverte, de nombreux articles ont été publiés, sans parler des tweets et autres messages sur les réseaux sociaux, de type «Je suis Spartacus/Je suis Lisa LaFlamme».
Le dramaturge canadien Brad Fraser, comme des dizaines de milliers d’autres militants de la morale bien nantis, a déclaré son intention de cesser immédiatement de regarder le journal télévisé de droite CTV National News.
On peut se demander où était la sensibilité politique de Fraser lorsque Lisa LaFlamme abrutissait son auditoire un peu endormi de CTV à 23h avec des histoires heureuses sur la «guerre juste» du Canada pendant la brutale occupation néocoloniale de l’Afghanistan, ou sur son armement des nazis ukrainiens. La classe moyenne supérieure a l’impression que La Flamme avait en quelque sorte le droit de présenter le programme de nouvelles pendant des décennies, jusqu’à ce qu’elle soit vieille. Si ces gens croient en quelque chose, ils croient en une bonne sinécure.
Le licenciement de La Flamme était sans aucun doute préjudiciable et superficiel, mais il en va de même pour l’ensemble des pratiques de la salle de presse dans laquelle LaFlamme a été engagée toute sa vie professionnelle.
Elle s’est jointe à CTV en 1997 comme présentatrice de fin de semaine et a rapidement été promue correspondante parlementaire, devenant ainsi la présentatrice d’appoint de Lloyd Robertson, à qui elle a succédé lors de son départ à la retraite. LaFlamme a été chargée de raconter les «histoires» les plus sensibles sur le plan politique pour la classe dirigeante du Canada: les attentats du 11 septembre, la guerre en Afghanistan, le printemps arabe, l’intervention du Canada après le tremblement de terre de 2011 en Haïti, la présidence de Trump et son point culminant dans la tentative de coup d’État du 6 janvier 2021, et le siège d’Ottawa par le Convoir de la liberté d’extrême droite instigué par les conservateurs. En tant que gardienne de confiance de l’idéologie de la classe dirigeante, elle a été autorisée à interviewer les plus grands politiciens du Canada, ainsi que des membres de la famille royale britannique. Pour sa loyauté en tant que lèche-bottes de la classe dirigeante, qui comprenait son rôle de porte-parole de l’ONG Canadian Women for Afghan Women, financée par le gouvernement, LaFlamme a reçu l’Ordre du Canada en 2019.
LaFlamme a exprimé ses regrets concernant son licenciement dans un communiqué, en déclarant: «À 58 ans, je pensais encore avoir beaucoup plus de temps pour raconter davantage d’histoires qui ont un impact sur notre vie quotidienne. Au lieu de cela, je quitte CTV avec l’humilité des gens qui m’ont fait confiance pour raconter leur histoire.»
Les «gens qui ont fait confiance» à LaFlamme pour «raconter leurs histoires» ne sont pas les travailleurs, mais les patrons de Bell Media - elle-même filiale de BCE, l’une des plus grandes entreprises du Canada depuis des décennies – et la classe dirigeante dans son ensemble. Son «journalisme» contenait donc nécessairement plus que sa part d’obscurcissements et de mensonges purs et simples, parce que la vérité nuirait aux intérêts du capitalisme canadien et de son État.
Il n’y a pas une seule question importante au cours du dernier quart de siècle dans laquelle LaFlamme s’est opposée aux pouvoirs en place. Il n’y a pas non plus un seul cas où elle a joué un rôle important dans la dénonciation de méfaits politiques ou de malversations d’entreprises, comme il était autrefois attendu des journalistes. Les désaccords entre LaFlamme et la direction de CTV avant son départ ne font que souligner ce fait. Elle s’est heurtée à ses patrons à CTV lorsqu’elle a demandé l’envoi d’une équipe de reportage sur place pour couvrir le jubilé de platine de la reine Elizabeth, afin d’apporter une perspective «spécifiquement canadienne» à cet événement somptueux et médiéval: une proposition que CTV a apparemment rejetée pour des raisons de coût.
Il est instructif de comparer la réaction outrée de la classe moyenne privilégiée du Canada au départ de LaFlamme avec l’indifférence totale et l’hostilité pure et simple à l’égard de Julian Assange, un véritable journaliste qui a subi une persécution impitoyable aux mains des puissances impérialistes pendant plus d’une décennie. Assange a révélé les crimes de guerre systématiques commis par l’impérialisme américain et ses alliés en Irak, en Afghanistan et ailleurs, notamment dans la vidéo «Collateral murder», dans laquelle on voit des soldats américains abattre des civils sans discernement. Lorsque Assange a été contraint de demander l’asile politique à l’ambassade d’Équateur pour échapper aux griffes de ses persécuteurs américains, britanniques et suédois, les mêmes personnes qui sont maintenant sur le sentier de la guerre pour obtenir «justice» pour LaFlamme ont soit gardé le silence, soit rédigé des articles méprisants conseillant cyniquement Assange sur «comment être un meilleur invité».
Les éléments de la classe moyenne supérieure en croisade ne sont pas prêts à laisser la vérité ou les principes se mettre en travers de leur compétition impitoyable pour l’accès aux privilèges du système capitaliste sur la base de la race, du genre et de l’identité.
Ce qui motive leurs appels moralisateurs à la «diversité», au féminisme et à la politique du genre, c’est leur désir de promotion économique par le biais d’une redistribution des richesses et des privilèges au sein des 5 ou 10 % supérieurs de la société. Les journaux et les revues de la pseudo-gauche sont pleins d’appels aux entreprises pour qu’elles accordent l’«équité» d’en haut, et aux propriétés magiques et «transformatrices» de la couleur des cheveux et du genre, qui sont leurs morceaux jalousement gardés de propriété privée à vendre au plus offrant.
Lorsque Unilever et Wendy’s ont cherché à tirer parti du tollé provoqué par le licenciement de LaFlamme en lançant des campagnes publicitaires opportunistes faisant la promotion des cheveux gris, la classe moyenne supérieure n’a pas perdu de temps pour investir ce profit éhonté d’une signification politique progressiste. Dove, propriété d’Unilever, a lancé une campagne «Keep the Grey» (Gardons le gris), tandis que Wendy’s a temporairement changé la couleur des cheveux de sa mascotte, tout en conservant le texte subliminal «maman» dans le col.
Les couches sociales enthousiasmées par de telles idioties ne peuvent pas imaginer que le «progrès», si tant est que ce soit le mot approprié à utiliser ici, arrive autrement que par la salle du conseil d’administration du patronat. P.K. Mutch, écrivant pour le site de pseudo-gauche Rabble.ca, s’attend à ce que les femmes cadres de Bell Canada Enterprises interviennent pour la justice sociale, commentant: «Bell Canada Enterprises (BCE) possède Bell Media qui, à son tour, possède et exploite CTV, ainsi que des marques comme Noovo, TSN, RDS, Crave et iHeartRadio. L’ensemble des marques de médias et des entreprises de distribution sont régies par le conseil d’administration de BCE qui, à ce jour, est composé de 13 administrateurs, dont cinq femmes, qui ont toutes plus de 55 ans et dont aucune n’a de cheveux gris visibles… Ces cinq femmes pourraient unir leurs forces, repenser les protocoles conventionnels du conseil d’administration, et brasser un peu les choses».
Peut-être que si le conseil d’administration a un peu de temps libre après avoir passé ses journées à permettre à des éléments marginaux fascistes de fulminer contre les mesures de santé publique anti-COVID aux nouvelles du soir, à censurer les décès dus à la COVID et la crise dans les hôpitaux publics, à ordonner aux travailleurs d’accepter une baisse de salaire spectaculaire et de travailler sans se plaindre dans des environnements dangereux, et à inciter tout le monde à se réjouir de la perspective de notre propre mort dans la troisième guerre mondiale avec la Chine et la Russie, cinq femmes millionnaires vont «brasser les choses». L’enfer bien réel des travailleurs que les dirigeants de BCE justifient par leurs «reportages» depuis un certain temps n’est évidemment pas «l’enfer» qui concerne P.K. Mutch.
C’est, cependant, l’enfer qui nous concerne.
On sent que la culture capitaliste au Canada est dans une impasse. Ni les journaux, ni les informations du soir, ni même les artistes les plus en vue ne sont capables de décrire honnêtement la situation réelle, et encore moins de proposer une solution pour en sortir. Ils sont préoccupés par leurs propres apparences et par le contrôle du discours correct, de la même manière que la cour de Louis XVI était obsédée par la formulation correcte des bons mots.
La politique bourgeoise se déplace, ou plutôt est poussée, rapidement vers la droite politique. Toutes les factions de la bourgeoisie en sont complices. Les syndicats et les néo-démocrates soutiennent un gouvernement qui mène une guerre impérialiste à l’étranger et une guerre contre la classe ouvrière dans le pays. Mais on nous dit de nous inquiéter d’un événement fâcheux dans la carrière d’un millionnaire, parce que ce millionnaire est une femme.
Les véritables objectifs de la politique identitaire – donner un vernis «progressiste» aux politiques de droite anti-travailleurs et assurer la carrière d’une minorité privilégiée – sont parfaitement visibles dans le cabinet de Justin Trudeau, où la moitié des portefeuilles sont entre les mains de femmes. Cela inclut, comme l’ont noté les commentaires élogieux des médias bourgeois, les trois ministres, à part Trudeau lui-même, les plus responsables du rôle hautement provocateur de l’impérialisme canadien dans la guerre par procuration de l’OTAN contre la Russie: la vice-première ministre et ministre des Finances Chrystia Freeland, la ministre des Affaires étrangères Mélanie Joly et la ministre de la Défense Anita Anand.
Parmi les nombreuses histoires que Laflamme a contribué à enterrer pendant son mandat de «journaliste» en chef de CTV figure l’alliance de longue date entre l’État canadien et l’extrême droite ukrainienne. Cette alliance est incarnée par la vice-première ministre Freeland, dont le «grand-père bien-aimé» était un collaborateur nazi de premier plan pendant la Seconde Guerre mondiale et un partisan de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) fasciste.
Les femmes politiques capitalistes comptent parmi les bellicistes les plus brutales de la planète aujourd’hui. Parmi elles, on trouve la ministre allemande des Affaires étrangères Annalena Baerbock, dont les discours justifient le plus grand programme de réarmement allemand depuis Hitler par des homélies sur les «droits de l’homme», la première ministre finlandaise Sanna Marin et la première ministre estonienne Kaja Kallas. Liz Truss, la nouvelle première ministre de Grande-Bretagne, s’est déclarée prête à détruire le monde avec des armes nucléaires, afin de prouver à la classe dirigeante britannique que ses intérêts impériaux sont en sécurité entre ses mains froides et insensibles.
Il n’y a pas un seul cri d’opposition à tout cela dans les rangs des collègues professionnels moralement outragés de Lisa LaFlamme au sein des médias officiels, qui ne pensent qu’à leur prochaine évolution de carrière. Toute opposition authentique, fondée sur des principes politiques, si elle était exprimée, ne serait-ce qu’à voix basse, mettrait véritablement fin à la carrière d’une personne dans l’environnement politique actuel, qui est paralysant. Voilà qui est vraiment scandaleux.
(Article paru en anglais le 2 septembre 2022)
