L’engagement pris hier par l’Union européenne de venir en aide, si
nécessaire, à une économie grecque durement touchée était une vaine
tentative de calmer une spéculation endiablée sur les obligations grecques
et d’apaiser les craintes de contagion financière à l’ensemble de la zone
euro. Pour la classe ouvrière grecque, comme pour les travailleurs de toute
l’Europe, il est l’équivalent d’un braquage.
Le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, ne fut pas en mesure
de donner la moindre indication sur le genre de coussin financier qui serait
constitué, et aucun détail n’émergera d’ici une réunion des ministres des
Finances lundi. Mais il insista pour dire que la condition préalable à toute
aide était une action « rigoureuse » du gouvernement social-démocrate du
premier ministre George Papandreou.
Ceci n’implique pas simplement une approbation des mesures d’austérité
déjà définies et qui visent à ramener d’ici 2012 le déficit budgétaire de la
Grèce, qui est actuellement de 12,7 pour cent du PIB, sous le plafond des 3
pour cent fixé par l’Union européenne. Un gel des salaires dans le secteur
public, la suppression des primes, un allongement de deux ans de l’âge de
départ à la retraite et une augmentation des taxes sur les carburants, le
tabac, l’alcool et l’immobilier sont considérés tout à fait insuffisants par
l’élite dirigeante européenne. Des mesures similaires à celles déjà imposées
en Irlande et impliquant une réduction de salaire de 20 pour cent dans le
secteur public, des augmentations d’impôts et des coupes dans les
prestations sociales seront sans doute exigées.
Devant la menace d’une défaillance de l’Etat, le gouvernement grec
acceptera tout ce que l’UE lui demandera. Van Rompuy a promis que les 16
pays de la zone euro « prendront des mesures coordonnées et résolues si
nécessaire afin de préserver la stabilité financière de la zone euro dans
son ensemble » en soulignant que la Grèce, en fait, n’avait pas fait de
demande d’aide financière. La veille, Papandreou avait participé à une
réunion avec le président français Nicolas Sarkozy. « Nous n’avons pas
sollicité d’aide, » a-t-il dit. « Nous avons dit que nous voulions
simplement que soit soutenue notre propre volonté, la crédibilité de notre
pays dans la mise en application de ce programme [d’austérité]. »
L’annonce de l’UE avait initialement été bien accueillie par les
investisseurs internationaux mais cet accueil se dissipa au cours de la
journée boursière. Les bourses européennes étaient mitigées tandis que
l’euro réussissait à afficher un faible gain face au dollar américain. Les
cours grecs avaient d’abord été en hausse mais chutèrent ensuite, faute
d’information de la part de l’UE. En Espagne et en Italie, les bourses ont
aussi clôturé en baisse.
David Buik, un analyste du cabinet de prévisions BGC, a dit à la BBC :
« Ils parlent tous de solidarité totale mais il n’y a pas eu de projets
clairs pour une réduction des dépenses publiques de quelque pays membre que
ce soit. Ces questions sont restées sans réponse. »
Même si des détails étaient annoncés lundi, il est peu probable que les
mesures communautaires aient un impact à long terme sur la stabilité de la
Grèce ou de l’Europe en général dans des conditions où, dans la seule
journée de lundi, plus de 8 milliards de dollars avaient été investis pour
parier contre l’euro.
En cas de défaillance incontrôlée de la Grèce, les sommes impliquées dans
un renflouement seront énormes. L’endettement du pays avoisine les 300
milliards d’euros (419 milliards de dollars). Le service de la dette coûte à
la Grèce 11,6 pour cent de son produit intérieur brut et ce chiffre est en
constante augmentation.
La Grèce doit verser entre 6 et 7 pour cent d’intérêts sur ses titres
publics contre 3 pour cent pour l’Allemagne. Le gouvernement estime qu’il
lui faudra emprunter 54 milliards d’euros cette année rien que pour couvrir
le déficit budgétaire pour lequel 20 à 31 milliards d’euros devront être
trouvés dans les toutes prochaines semaines. La note de crédit de la Grèce a
déjà été dégradée à une notation inférieure à A.
La Grèce n’est pas le seul pays à être confronté à une crise imminente.
Des inquiétudes identiques de défaillance d’un Etat souverain ont été
exprimées quant à d’autres nations du Sud de l’Europe regroupées dans le
« Club Med » et appelées collectivement en termes peu flatteurs les « PIGS »
(cochons en anglais), le Portugal, l’Italie, la Grèce et l’Espagne, et qui
sont tous confrontés au fait que les investisseurs sont en train de lâcher
leurs obligations d’Etat.
La Grèce est confrontée à la pire situation avec un endettement qui
atteint 110 pour cent du PIB. Mais l’Espagne enregistre elle un déficit de
sa balance des paiements de 46 milliards de livres sterling et emprunte 11,8
pour cent de son PIB. L’Italie a certes enregistré un déficit public
relativement bas avec 5 pour cent mais son endettement devrait atteindre 120
pour cent du PIB cette année et 128,5 pour cent en 2011.
La faible taille des économies grecque et portugaise a contribué à en
faire la cible préférée des spéculateurs. Mais les inquiétudes concernent le
niveau général d’endettement qui est tout aussi élevé dans les autres
grandes économies européennes. Et c’est l’euro même qui est attaqué, ayant
déjà perdu environ 9 pour cent face au dollar depuis décembre. Les
spéculations vont bon train quant au fait que certains pays seraient
contraints de sortir de la zone euro et même sur l’effondrement de la
monnaie elle-même.
« Les défis de la zone euro sont très sérieux » a déclaré Simon Tilford,
économiste en chef du Centre for European Reforms de Londres. « Pour les
pays qui ont subi une perte de compétitivité dans la zone euro et qui ont de
faibles finances publiques, l’environnement actuel est très dangereux. »
De plus, la crise ne se limite pas uniquement aux seize pays de la zone
euro. L’endettement du Royaume-Uni est aussi élevé sinon plus élevé que
celui de la Grèce, c’est pourquoi le Guardian pose délibérément la
question : « Où pourrait se produire la prochaine explosion monétaire ?
Pourrait-elle avoir lieu en Grande-Bretagne où l’ampleur du déficit
budgétaire pourrait entraîner une possible dégradation de la notation et
avoir pour résultat une spéculation monétaire massive contre la livre
sterling ? »
Soulignant le caractère mondial de la présente crise, l’Observer a
commenté que « l’insécurité concernant les craintes que suscitent les dettes
souveraines s’est étendue la semaine dernière à bien d’autres marchés en
multipliant des craintes renouvelées quant à une reprise de l’économie
mondiale.
« Si toutes les principales économies peinent à rembourser les énormes
déficits qu’elles ont accumulés pendant la récession, elles pourraient être
étranglées des années durant par les hausses d’impôts et la réduction des
dépenses publiques. Soudain, la robuste reprise mondiale que les marchés
boursiers avaient déjà escomptée a l’air un peu trop optimiste. »
Le 6 février, le Washington Post émettait un avertissement
identique, « La panique des investisseurs menace à la fois de tirer les
coûts de l’emprunt vers le haut pour une multitude de nations dans le monde
et de déstabiliser les marchés monétaires mondiaux. »
L’historien de l’économie, Niall Ferguson, écrit dans une rubrique du
Financial Times intitulée « Une crise grecque va-t-elle se produire en
Amérique ? » : « Pour la plus importante économie du monde, les Etats-Unis,
l’instant de vérité semble encore relever d’un avenir lointain et rassurant.
Plus les choses s’enveniment dans la zone euro et plus les investisseurs
nerveux rangent leur argent dans l’‘abri sûr’ de la dette gouvernementale
américaine et plus le dollar américain grimpe. Cet effet pourrait bien
persister encore pendant plusieurs mois comme ce fut le cas pour le dollar
et les bons du trésor au plus fort de la crise bancaire fin 2008.
« Et pourtant, un coup d’œil rapide sur la situation budgétaire du
gouvernement fédéral [américain] (sans mentionner les Etats fédéraux) ôte
tout son sens à l’expression ‘abri sûr’. Les bons du Trésor américains sont
un abri tout aussi sûr que Pearl Harbor l’était en 1941. »
Le capitalisme européen et mondial est confronté à un risque réel et
imminent d’effondrement économique qui serait la continuation de la crise de
2008, mais en pire, étant donné son ampleur. Le renflouement des banques à
coup de centaines de milliards de dollars et l’injection de milliards de
dollars dans l’économie mondiale au moyen de l’« assouplissement monétaire
quantitatif » n’a pas éliminé le risque de récession mondiale. Il n’a fait
que reporter les pertes encourues par les banques dans le monde sur le dos
des gouvernements nationaux.
L’élite dirigeante n’a qu’un moyen d’empêcher la catastrophe, c’est
d’essayer de façon soutenue de faire payer la crise du système capitaliste à
la classe ouvrière. Les mesures d’austérité qui sont imposées dans chaque
pays deviendront de plus en plus brutales. La Commission européenne est en
train d’élaborer un « projet directeur » pour la croissance et l’emploi,
appelé « Europe « 2020 » et qui devrait être prêt le mois prochain. Celui-ci
sera inévitablement, de la part de l’UE et des gouvernements qui la
composent, une déclaration de guerre économique et sociale à la population
laborieuse.