L’onde de choc qui secoue le système financier
international et dont l’épicentre se trouve dans l’effondrement financier aux
Etats-Unis a conduit à la mi-septembre à une forte chute des marchés boursiers
russes. Le pays connaît sa plus grave crise bancaire depuis le défaut de
paiement d’août 1998 manifestant ainsi l’énorme vulnérabilité de l’économie
russe aux fluctuations des marchés mondiaux.
La crise financière russe a atteint son paroxysme
les 16-17 septembre derniers après que les indices des deux principaux marchés
des valeurs russes, le RTS et le MMVB aient affiché respectivement un repli de 13
à 14 pour cent en moyenne le premier jour et de 3 à 6 pour cent le second jour.
Le 17 septembre, le Service fédéral des
marchés financiers (FSFR) a décidé de suspendre les transactions boursières sur
les deux principales places boursières. Elles n’ont rouvert que deux jours plus
tard, le 19 septembre, et ce, pour quelques heures seulement.
« Cela a été quelque chose de totalement
irrationnel, » a déclaré Sergeï Grechishkin alors que se déroulaient les
événements. Il est le président de la banque d’affaires
« KIT-Finance » qui est menacée de faillite et qui a entamé des négociations
sur la vente de ses parts à un partenaire stratégique. « Nous assistons à
des cours de clôture complètement insensés puisque, si vous considérez
plusieurs indicateurs des entreprises, la bonne nouvelle est phénoménale, mais
personne ne veut acheter ces actions, tout le monde veut les vendre. »
La crise est entrée dans une phase,
poursuivit-il, « où personne ne prend plus de décisions
rationnelles. »
« Les cotations actuelles ne peuvent être
expliquées correctement, » a dit Andreï Kilin, du groupe « Alfa
Capital » le 17 septembre au quotidien économique Kommersant.
« De nombreuses entreprises affichent une valeur inférieure à leur présent
capital et l’évaluation de certaines d’entre elles est même inférieure aux ressources
monétaires que ces entreprises détiennent sur leurs comptes en banque. »
En réaction à la panique initiale, le
gouvernement russe a annoncé plusieurs vastes mesures d’urgence visant à
stabiliser temporairement la situation. Il a annoncé une aide sans précédent
aux banques d’un montant de 1,5 billion (1500 milliards) de roubles (60
milliards de dollars). Dans son ensemble, le ministère des Finances et la
Banque de Russie sont prêts à injecter jusqu’à 3 billions de roubles dans le
système financier.
La Banque centrale a décidé de baisser fortement
les niveaux obligatoires de réserves des organismes de crédit, ce qui leur
permet de libérer jusqu’à 20 milliards de dollars.
Dans le même temps, la Banque centrale a inscrit
sur une « liste rouge » 15 banques qui ont de sérieux problèmes à rembourser
leurs dettes et qui requièrent une aide financière immédiate. Toutes ces
banques sont parmi les 50 principales organisations financières du pays.
Les indices boursiers russes ont atteint leur
apogée en mai dernier, mais n’ont cessé de dégringoler depuis.
Si, durant la période de mai 2006 à mai 2008, l’indice
RTS a gagné environ 250 pour cent, il a perdu plus de la moitié de sa valeur au
cours des quatre derniers mois et la capitalisation du RTS a chuté de plus de
100 milliards de dollars.
Plusieurs facteurs étrangers et domestiques
ont précipité ces développements.
Comme le reportait le Financial Times
de Londres le 18 septembre, l’élection de Dmitri Medvedev comme nouveau
président de la Russie a nourri chez les investisseurs étrangers l’espoir d’une
libéralisation du régime. Toutefois, fin mai les problèmes ont commencé pour le
groupe pétrolier TNK-BP qui appartient pour moitié à des investisseurs
britanniques. Suite à des pressions exercées par les actionnaires russes, le directeur
général britannique, Robert Dudley, fut contraint de quitter la Russie et le
processus de la prise de décision passa aux mains des partenaires russes.
Cet état de fait fut considéré par les
investisseurs occidentaux comme preuve que rester en Russie représentait un
risque politique grandissant.
Les craintes se sont renforcées après une
réunion des patrons de l’industrie sidérurgique avec le premier ministre,
Vladimir Poutine. Ce dernier avait accusé Igor Zyuzin, le propriétaire du géant
sidérurgique Mechel, de manipuler les prix. De plus, Poutine avait menacé de lui
envoyer un médecin à domicile vu que ce dernier n’avait pas participé à la
réunion sous prétexte de maladie
Mechel, dont les actions sont cotées à la
bourse de New York, a perdu la moitié de sa valeur dû à la crainte d’un
écroulement de l’entreprise.
Puis, les responsables du service
anti-monopole russe ont ouvert une enquête sur la manipulation des prix dans
les principales entreprises métallurgiques. L’enquête fut ensuite rapidement
étendue aux producteurs d’engrais et de ciment. Les investisseurs commencèrent alors
à craindre que, du fait des régulations gouvernementales, ces entreprises ne perdent
une part de leur rentabilité.
Enfin, la guerre avec la Géorgie a renforcé la
crainte que le Kremlin puisse agir arbitrairement. Les données publiées par la
Banque de Russie sur le volume des réserves internationales ont montré qu’entre
le 12 et l9 septembre, au maximum de la crise, les sorties nettes de capitaux
privés hors de Russie avait atteint quelque 10 milliards de dollars et qu’à
partir du 8 août, au moment du déclenchement de la guerre en Ossétie du Sud il
avait atteint entre 20 et 50 milliards de dollars
« Une telle fuite de capital »,
avait écrit Kommersant le 26 septembre, « peut être considérée à
juste titre comme la principale cause de la crise sur le marché financier
russe. »
Edward Parker, le président du Fitch Group,
une société de services financiers a dit le 19 septembre à l’Independent
Gazette « La combinaison néfaste de la volatilité des marchés
financiers mondiaux, la baisse des prix du pétrole, la guerre en Géorgie et les
préoccupations au sujet de la gestion des grandes entreprises réduit l’intérêt
des investisseurs pour la Russie et accroît la pression dans le secteur
bancaire. »
La crise a eu pour conséquence une chute
significative de la valeur des principales entreprises russes.
La capitalisation boursière de l’entreprise Nornikel à la
bourse des valeurs RTS s’est réduite de moitié, en passant de 53 milliards de
dollars à 23 milliards. La valeur boursière du groupe AFK « Systema »
est tombée au RTS de 13,7 milliards à 6,5 milliards de dollars entre avril et
septembre. Severstal a accusé une perte de près de 10 milliards de dollars
depuis avril ; Lukoil a subi une perte de près de 25 milliards de dollars en
moins de six mois.
Après une chute de 20 pour cent de ses titres, la valeur
boursière de Gazprom, le quasi-monopole d’Etat, est passée au-dessous de 150
milliards de dollars le 17 septembre. Au printemps, la capitalisation de
Gazprom dépassait encore 360 milliards de dollars.
Les entreprises russes ont de plus en plus de difficulté à accéder
aux marchés financiers internationaux vu que les créanciers étrangers doutent
de pouvoir récupérer leur argent. D’ici la fin de l’année, les entreprises
russes doivent trouver un total d’environ 45 milliards de dollars pour
refinancer leurs dettes extérieures. Rien que l’année dernière, les emprunts
contractés par le secteur industriel avaient atteint 136 milliards d’euros,
soit 10,7 pour cent du PIB de la Russie.
La crise en Russie a été en partie atténuée par les réserves
considérables accumulées par le gouvernement suite à la hausse mondiale des
prix des matières premières et de l’énergie. Depuis la fin des années 1990,
l’économie russe avait enregistré un taux de croissance impressionnant (passant
de 5,5 à 10 pour cent par an), le PIB avait plus que doublé et les réserves d’or
avait augmenté 60 fois par rapport à il y a dix ans.
Le 19 septembre, les réserves de la Banque centrale s’élevaient
à 559,4 milliards de dollars ce qui est une perte de 40 milliards de dollars
depuis le début d’août, mais le régime dispose encore d’une importante marge de
manœuvre.
Toutefois, les sommes astronomiques que le Kremlin est prêt à
débloquer pour boucher les trous du système financier soulignent, tout comme
aux Etats-Unis, le véritable caractère de classe de l’actuel gouvernement. En dépit
de la rhétorique au sujet de la défense des intérêts de la « classe
moyenne » et de la prétendue préoccupation pour les couches défavorisées
de la population, les agissements du Kremlin sont entièrement guidés par les
intérêts d’une étroite couche de l’élite dirigeante.
Le projet de budget pour 2009 qui prévoit en Russie un montant
de 432 milliards de roubles pour l’éducation et de 485 milliards de roubles
pour la santé, fait pâle figure face aux sommes empochées par les parasites financiers
et les oligarques en l’espace de quelques jours.
Dans un discours prononcé le 15 septembre devant 50 hommes
d’affaires influents, le président Medvedev a dit : « Malgré ce qui
s’est passé en août [la guerre en Géorgie et l’intensification du conflit avec
les Etats-Unis]… rien ne va changer dans les principes de notre politique
économique. Il n’est pas besoin de modifier nos priorités. Aucune
militarisation ni étatisation de l’économie n’est nécessaire. »
« Notre politique reste inchangée, il n’y aura pas de
changement du modèle économique de la Russie », a dit Poutine le 18
septembre à Sotchi lors d’une réunion avec les chefs des principales grandes
entreprises du monde.
Au cours de la récente crise financière, le gouvernement avait
annoncé un allègement des taxes sur les exportations de pétrole et de produits
pétroliers : à partir du 1er octobre elles s’élèveront à 372,2
et à 263,1 dollars la tonne respectivement. Les économies pour les magnats du
pétrole seront de l’ordre de 5 à 5,5 milliards de dollars.
Le vice-premier ministre russe, Igor Sechin, a également
déclaré qu’il était nécessaire d’alléger la taxe sur l’extraction du pétrole et
des minerais pour faire passer le minimum non imposable d’actuellement 9 à 25
dollars par baril. Dans ce cas, les compagnies pétrolières économiseront
quelque 13 milliards de dollars par an.
Il n’y a pas de limite aux sacrifices que le Kremlin exigera
de la société pour sauver les profits des oligarques qui le soutiennent et des
bureaucrates qui sont liés au gouvernement. La situation que connaît la
majorité des travailleurs en Russie, est en train de se détériorer et ce, en
dépit d’une légère augmentation des salaires du fait de la destruction
constante du système de couverture sociale qui remonte encore à la période
soviétique et de la hausse vertigineuse des prix. Selon des évaluations prudentes,
le taux d’inflation devrait se situer cette année entre 16 et 17 pour cent.
Entre janvier et mai, le coût minimum des denrées alimentaires
de base a augmenté de près de 20 pour cent ; d’ici la fin de l’année, il
pourrait se situer entre 36 et 50 pour cent. En Russie, les prix des denrées
alimentaires ont augmenté durant la première moitié de l’année presque 4 fois
plus que dans les pays de l’Union européenne.
Les arriérés de salaire augmentent aussi. D’après le service
fédéral des statistiques, Rosstat, les arriérés avaient augmenté à la fin août
de plus de 14 pour cent sur le plan national, y compris de 20 pour cent dans
les industries manufacturières. Quelque 200.000 travailleurs risquent de subir
un retard dans le paiement de leur salaire.
Il est utile de noter que, selon un sondage réalisé en août
par le Centre national d’étude de l’opinion publique, VTsIOM, à l’occasion du
dixième anniversaire de la crise financière russe de 1998, 68 pour cent des
personnes interrogées ont dit que la Russie n’en était pas encore sortie.
Les chocs enregistrés actuellement sur les marchés financiers
ont clairement montré que la croissance économique de ces dix dernières années n’a
pas mené à une plus grande autonomie de l’économie russe, mais au contraire à sa
subordination à grande échelle aux structures du marché capitaliste mondial.
Cette dépendance grandissante qui menace le bien-être de la
majorité des citoyens exclut tout retour à un modèle de développement
autarcique national et qui avait caractérisé la politique de la bureaucratie
stalinienne soviétique. Elle pose également les fondements objectifs pour la
renaissance en Russie de l’autorité du socialisme international comme la seule
alternative viable aux convulsions destructrices du marché capitaliste mondial.